De-Vinh qui je suis!

Sur ce blog, vous pourrez trouver des informations aussi diverses que la fabrication d'étui en peau de varan, l'évolution de mon potager et des conseils de jardinage, des photos de mes voyages, etc etc...
A noter que "bo" veut dire boeuf en vietnamien ! On ne renie pas ses origines!

lundi 4 juillet 2011

Part 49 - LaRmes de forge

180 jours de voyage, des obstacles, beaucoup de bonheur, de fous rires, de joies et de partage.
Et puis un jour, comme ça, sans prévenir, les larmes arrivent.

Un jour, comme ça, sans prévenir, une de vos amies du soir vous annonce la nouvelle. "deux ans encore". "dans deux ans?" je réponds.
"Oui, dans deux ans je serai peut-être morte".
La nouvelle tombe comme un couperet.

Vous, vous vivez au Vietnam depuis six mois, vous êtes habitué aux ragots, aux rumeurs. Alors quand on vous dit "ne discute pas avec cette femme, son mari est drogué, elle a le sida", vous hochez la tête sans trop de conviction. Après tout ça ne vous concerne pas directement, pour ce que vous en savez ce sont peut-être des rumeurs... Alors vous hochez la tête et vous passez votre chemin.

Lorsque Chi Oanh, ce soir-là, m'a dit qu'elle était séropositive, ma première réaction, en français, a été "non, non!!". Je ne voulais pas y croire, et en même temps au moment où elle m'a dit "2 nam nua...oanh chèt" ("deux ans encore...oanh morte), j'ai su. Il n'y a pas eu besoin de dire plus.
Ce soir-là, j'ai dit à co Huyen qu'une amie était malade et que par hommage je ne mangerais ni ne travaillerais pas le lendemain.

Seul dans ma chambre, j'ai beaucoup pleuré pour elle, pleuré de savoir la mort à l'avance.
Pleuré car avant qu'elle m'annonce la nouvelle, je me disais justement que j'avais rarement rencontré une personne ayant autant de..."joie de vivre".
Pleuré car elle me dit alors "je ne veux pas que tu soies triste, regarde-moi, je ne suis pas triste pour moi, je sais que je vais mourir mais je veux continuer de rire".
J'ai retenu mes larmes devant elle, mais n'ai pas pu les retenir une fois seul.

Le lendemain, je n'ai pas travaillé ni mangé. Je suis resté toute la journée dans ma chambre suspendue, caché derrière mon rideau. Cette journée-là, plus que jamais j'aurais réellement aimé être seul, sans bruit, sans le bruit des marteaux à côté, sans le bruit de la rue, des clients de la forge, de la télé, de la musique...

Mais le silence est chose impossible. Alors vous vous créez une bulle de silence où rien ne peut vous atteindre.

Je passerai la journée à réfléchir. J'ai déjà été confronté à la mort des autres, proches et inconnus (notamment pour le projet "avec l'autre" où j'ai suivi un médecin légiste durant six mois dans le cadre d'un travail photographique).
Mais l'annonce d'une mort prochaine, m'était inconnue.

Et c'est également là que la barrière de la langue me pose un souci. N'ayant pas le vocabulaire, je ne peux pas vraiment en savoir plus. En France, je saurais que telle amie suit un traitement, etc etc. Ici, difficile de savoir.

Mais chi Oanh a eu le courage de me dire la vérité ; et c'est pourquoi je ne lui ai jamais, par la suite, demandé à en savoir plus.
Elle me dira toutefois que c'est son mari qui l'a "contaminée" (je ne trouve pas le terme), avant de partir avec une autre, la laissant seule avec son fils.

Chi Oanh travaille dur et rentre tard. Parfois lorsqu'elle n'est pas trop fatiguée nous nous retrouvons pour manger des escargots, des pattes de poulet grillées, des pattes de canard frites et autres cochonailles. Passer de bons moments en ne sachant pas si elle sera encore là lorsque je reviendrai à Cao Bang.
Lorsque je lui ai demandé pourquoi elle ne faisait pas réparer son phare de scooter (10 euros), elle m'a dit qu'elle attendait d'avoir un peu d'argent car elle paye 80 euros par mois pour que son fils aille au lycée.

Je ne l'ai jamais entendue se plaindre ou être triste. Parfois elle me dit simplement "je suis fatiguée".

L'histoire de Chi Oanh est bien triste mais n'est que la partie visible de l'iceberg. Ici à Cao Bang, le fait d'être resté aussi longtemps (déjà 4 mois!) m'a fait voir mon quotidien de toxicomanes ; il suffit de s'éloigner un peu des rues principales pour trouver des seringues par terre.
Quand à la prostitution, elle est difficilement visible mais par contre beaucoup de gens en parlent ou me le proposent de manière sous-entendue ou pas. Il faut croire qu'elle est bien présente.

Le plus dur, au-delà d'apprendre la séropositivité de mon amie, a été d'être confronté au regard des autres et notamment les gens qui m'entourent : Ong Kin, co Huyen, et même leurs fils em Thanh. Et puis d'autres.
Même si chi Oanh n'est qu'une amie, rien que le fait de se promener avec elle est mal vu.
Co Huyen craint même que je soie contaminé si je mange avec mon amie dans la même assiette, et de ce fait, sinquiète beaucoup.

Plus encore que les drogués, les séropositifs sont apparemment rejettés. La maladie est visiblement moins connue que chez nous, et il reste beaucoup de préjugés...
Alors ce constat, au fil des jours, a été terrible pour moi. Constater que votre amie est malade mais que vous ne pouvez en parler à personne ici car tout le monde vous répondra "elle a le sida, ne la fréquente pas". Terrible. Révoltant. Affligeant.
A tel point que j'ai du, pour alléger un peu ce poids du silence, m'adresser à quelques amis en France pour en discuter.

Une dizaine de jours se sont écoulés depuis cette triste soirée. Depuis, je vois les choses autrement, et essaye de mettre de côté le futur, pour profiter du présent et ne pas oublier le passé.

J'ai hésité à vous écrire ces lignes. J'ai craint que cette lecture rappelle à certains leur expérience personnelle ou celle de leurs proches, ou ravive des souvenirs. Si c'est le cas, je m'en excuse. Et puis je me suis dit que vous qui me suivez depuis si longtemps (certains depuis 4 ans...le blog vie bovinh n'existait pas alors, mais j'envoyais déjà une newsletter photo), vous auriez peut-être envie de savoir pourquoi j'ai un peu délaissé l'écriture ces derniers temps.

Vous le savez, ce voyage a eu un fort impact sur moi (tout comme mon premier séjour au Vietnam en 2001, et en Afrique du sud en 2002). Il est clair que des choses que j'ai vues, entendues, partagées, ne me laisseront pas indemne. D'autres, plus nombreuses, m'ont endurci et m'ont donné un tout autre regard sur la vie, la photographie, et le sens que je donne à celles-ci.

Nous sommes comme un morceau d'acier. Nous naissons bruts, puis changeons de forme au gré des coups durs. Au final, lorsque l'acier est trempé et poli, il est embelli. Mais il garde la mémoire de chaque coup de marteau.

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1 commentaire:

  1. hello frangin! je vois que tu reprends le dessus! pas facile la vie, les decouvertes, les coups durs ... on en apprend tous les jours, c'est certain.
    gros bisous et porte toi bien!

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